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Mutagenèse

L’exposition Mutagenèse présente de diverses façons l’idée d’une mutagenèse dirigée ou aléatoire au sein des pratiques des artistes réunis, transformant le temps de quelques jours la Maison R&C en un laboratoire qui n’est pas sans évoquer celui du savant Victor Frankenstein et de sa main créatrice. La main, cet organe qui ne di ère guère de l’extrémité du membre des premiers vertébrés qui ont arpenté la terre, mais dont la polyvalence et la sophistication en font la spéci cité même de l’homme. La bipédie ayant a ranchit la main des contrainte de la locomotion, elle permet toute une panoplie de gestes techniques, mais aussi de gestes expressifs qui accompagnent ou remplacent le langage.

Mutagenèse; étymologie en latin, mūtāre: déplacer, changer, modi er, échanger, abandonner ou, genesis: production, génération.


La mutagenèse est le processus par lequel l’information génétique d’un organisme est changée, provoquant une mutation. C’est d’abord un phénomène naturel spontané qui est à l’origine de maladies, ainsi que d’innovations évolutives. La mutagenèse est le principal responsable de la biodiversité des espèces sur Terre. Les agents mutagènes physiques et chimiques de l’environnement augmentent la fréquence de mutation. Aujourd’hui, les techniques de biologie moléculaire permettent, dans une certaine mesure, de s’affranchir du caractère aléatoire de ces mutations. Ouverture des possibles, d’un monde dans lequel l’Homme s’érige en Créateur et façonne son environnement selon ses désirs. À cela s’ajoute l’impact des activités humaines qui bouleversent les grands équilibres de la biosphère, exerçant une pression considérable sur les ressources naturelles. Certains parlent d’une nouvelle ère géologique, l’Anthropocène, littéralement « l’âge de l’Homme ». L’extinction de la biodiversité est déjà palpable. Reste à savoir qui parviendra à muter pour s’adapter.

Au commencement, il y un fluide créateur. Les sculptures intitulées L’eau des yeux et L’eau de la bouche (2017) de Jot Fau (1987, Belgique) se composent de deux vasques dont les becs verseurs évoquent respectivement un sexe d’homme et de femme, qui déversent une matière rose satinée. En résulte deux aques gées au sol sur lesquelles sont brodées les phrases qui ont donné leur titre aux pièces. L’artiste confectionne des œuvres à partir de rebuts de tissus qu’elle glane dans son environnement. Ces fripes, chargées d’histoires, sont patiemment sondées par ses doigts puis associées à d’autres matières. Dans le travail de Jot Fau, le textile renvoie à des peaux, à l’image de l’Arlequin de Michel Serres (1) dont l’enveloppe faite de fragments de tissus de couleurs, de tailles et de provenances différentes, est la métamorphose du métissage.

La peau, animale cette fois-ci, constitue la matière première des sculptures d’Amandine Guruceaga (1989, France).
En étroite collaboration avec un atelier de tannerie, elle travaille au cœur de la matière afin obtenir ce qu’elle appelle des « cuirs vitraux ». Il s’agit de peaux d’agneaux translucides teintées de multiples couleurs, qui révèlent à la lumière les éléments organiques de la bête: le veinage, les empreintes de l’ossature ainsi que les particularités de l’enveloppe propre à chaque animal. Ces cuirs sont ensuite associés à des lames de métaux brûlés dont les formes s’inspirent des cages thoraciques qui sont apparues lors des traitements de l’épiderme. En résulte des figures étranges, aussi fragiles qu’inquiétantes.

Les aquarelles de Cécile de Cassagnac (1979, France) rappellent quant à elles les planches des manuscrits et des encyclopédies qui tentent d’inventorier le monde vivant. Mais ses plantes, animaux et fragments humains, ont la particularité d’avoir des formes qui se contaminent entre elles, aboutissant à des êtres hybrides. C’est la matière liquide, chargée de pigments et de poudre minérale, apposée au hasard sur le papier, qui dicte le mouvement de ses compositions. À la fascination pour la croissance incontrôlée des choses vivantes, s’ajoute le rapport ambivalent entre l’humain et la nature.

Cette dernière préoccupation se retrouve chez Martin Chramosta (1982, Suisse). À la croisée du dessin et de la sculpture, ses bas reliefs ornementaux allient rigidité de la matière et fluidité du trait, répétition et distorsion du sujet. Chasse-aux-poules (2018) ressemble à un fossile d’un âge indéterminé où se mêlent des membres humains et une volaille, créant une gure composite. À l’inverse, Borg et Mole Factory (2019) décomposent des gures dont les éléments se réfèrent aux récits dystopiques de l’histoire ainsi qu’à la culture populaire. Martin Chramosta étudie et assemble ces formes pour leur valeur contemporaine.

Enfin, Nona Inescu (1991, Roumanie) s’appuie sur des recherches théoriques et littéraires pour explorer les relations entre le corps humain et l’environnement. Dans sa vidéo Vestigial Structures (2018), elle associe un des mystère de la nature, la formation des roches, à des parties de corps humains. Inspirée du livre poético-scienti que A Land (1951) de Jacquetta Hawke où, selon certaines légendes, des êtres humains avaient vu leur corps ne faire qu’un avec la roche, l’artiste aborde les sujets de l’identité, de la géologie et de l’anthropomorphisme. Elle construit une série d’interactions et d’analogies entre le corps humain et la pierre, évoquant un individu minéral traversant l’histoire de l’humanité.

1. Michel Serres, Le Tiers-Instruit, 1991, Gallimard.

Curateurs : Nicolas de Ribou & Joris Thomas

 

 

Développé avec Berta.me