abel nicosdriou project

Les neuf vies d'un chat

Artworks from the Family Servais Collection.

w/ Atelier Van Lieshout, Bernhard & Anna Blume, Tony Cragg, Andrew Dadson, Philip-Lorca diCorcia, Christian Gozenbach, Robert Kunec, Andrea Lehmann, Caroline Le Méhauté, Alexandra Leyre Mein, Justin Matherly, Lionel Maunz, Adrian Melis, Jenny Saville, Joachim Schmid, Andres Serrano, Nick Van Woert...

Curated by Nicolas de Ribou

The Loft, Brussels (BE). Avril 2013 - Mars 2014

 

Photo by Hugard & Vanoverschelde, photography

Réfléchir une sélection et une présentation d’œuvres issues d’une collection privée dans l’espace intime de leur hôte, la maison du collectionneur, n’est pas des plus immédiats. Il s’agit, en effet, de prendre soin d’un corpus d’œuvres aussi riche et varié qu’invariablement liées à l’individualité de leur acquéreur. Une figure singulière souvent bien plus complexe qu’il n’y paraît. Comment alors mettre en exergue cette diversité tout en la cernant par une réflexion globale sur la collection?

C’est ainsi que, Les neuf vies d’un chat, proposition pour le nouvel accrochage de la collection Servais, trouve sa genèse dans la lecture de Les Chats, l’un des plus beau et des plus subtil sonnet de Charles Baudelaire, et l’analyse proposée par Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss(1).

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Les amoureux fervents et les savants austères Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison, Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres ; L’Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres, S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes Des grands sphinx allongés au fond des solitudes, Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ;

Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin, Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

Les Chats, Charles Baudelaire, in Les Fleurs du Mal, 1847

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Dans leur analyse conjointe, Jakobson et Levi-Strauss relèvent dès le début du sonnet l’association de deux ensembles d’individus aux conditions humaines opposées, entre les amoureux fervents de l’ordre du sensuel et les savants austères de l’intellectuel, regroupés sous la figure tutélaire des chats – qui en deviennent le sujet, circonscrit au sein de la maison, frileux et sédentaires.

Le deuxième quatrain cherche une nouvelle identification pour les chats, figures de la nuit qui se complaisent dans le silence et l’horreur des ténèbres, qui donne lieu à une méprise sur leur condition animale aussitôt rejetée dans les deux derniers vers par leur fierté.
Alors que les deux quatrains présentent objectivement le personnage du chat, les deux tercets opèrent sa transfiguration.

Dans le premier tercet, « les chats et les êtres humains qui leur sont identifiés se rejoignent dans les monstres fabuleux à tête humaine et à corps de bête », prenant l’apparence de sphinx altiers, figures mythologiques assoupies pour l’éternité.
À la fin du sonnet, « les êtres animés s'effacent derrière des parcelles de matière. » Certaines 

parties de leur corps, leurs reins et leurs prunelles, recèlent « le sable du désert et les étoiles du ciel » faisant place à « la multitude cosmique des chats », une « dilatation des chats dans le temps et l'espace », et une « constriction du temps et de l'espace dans la personne des chats. » Le dernier tercet « rassemble en son sein toutes les oppositions : les reins féconds rappellent la volupté des amoureux, comme les prunelles, la science des savants ; magiques se réfère à la ferveur active des uns, mystiques à l'attitude contemplative des autres. »

Toute sélection implique un choix, aisément subjectif lorsque qu’il prend place au sein d’une collection d’art contemporain regroupant plusieurs centaines d’œuvres dont il faut tirer une essence, une nature intime. Celle d’aujourd’hui souhaite mettre l’accent sur la place prépondérante que prend la relation au corps en tant que matière, en tant qu’objet. Telle une matrice, le corpus d’œuvres présentées, est une entreprise de production aussi bien que de dissection de cette matière, qu’elle soit humaine, organique, ou plastique.

Au-delà de leurs apparences statiques, au-delà de leurs duretés supposées ou avérées, les œuvres sont autant sensibles qu’intelligibles et nous convient à une réflexion sur nos conditions et convictions, sur ce que nous sommes et ce que nous pourrions être, sur la multitude de vies que nous pourrions incarner.

L’on dit souvent que le chat à neuf vies. Une légende hindouiste raconte :

« Un vieux matou, mathématicien émérite mais fort distrait et incroyablement paresseux, somnolait à l’entrée d’un temple. De temps à autre, il entrouvrait un oeil pour compter les mouches du voisinage et replongeait presque aussitôt dans sa douce léthargie.
Shiva vint à passer par là. Émerveillé par la grâce naturelle, toute féline, que l’animal avait conservée, malgré un embonpoint considérable dû à son oisiveté, le Seigneur des Monde lui demanda: “Qui es-tu et que sais-tu faire ?” L’autre, sans même entrebâiller les paupières, marmonna:

- Je suis un vieux chat très savant, et je sais parfaitement compter. - Magnifique! Et jusqu’où peux-tu compter?
- Mais voyons, je peux compter jusqu’à l’infini!
- Dans ce cas, fais-moi plaisir. Compte pour moi, l’ami, compte ...

Le chat s’étira, bailla profondément, puis, avec une petite moue de dédain amusée, se mit à réciter: - Un ... deux ... trois ... quatre ...

Chaque chiffre était prononcé d’une voix plus murmurante et vague. A sept, le chat était à moitié endormi. A neuf, il ronflait carrément, abîmé dans un sommeil béat.

« Puisque tu sais seulement compter jusqu’à neuf », décréta le grand Shiva, Souverain des Sphères, « je t’accorde neuf vies ».

C’est ainsi que les chats disposèrent de neuf existences.

Mais Shiva, qui était aussi un subtil philosophe, médita longuement. Le matou lui avait assuré qu’il pouvait compter jusqu’à l’infini. Certes, il s’était arrêté au chiffre neuf, puis s’était endormi. Or, le sommeil, sans nom, sans forme, sans pensée, n’est-il pas une fidèle préfiguration de l’infini ?

Alors Shiva compléta son décret: Au bout de ses neuf vies, le chat accéderait directement à la Félicité Suprême. »

Mais qui est le chat ? 

(1) Jakobson Roman, Lévi-Strauss Claude. « Les Chats » de Charles Baudelaire. In: L'Homme, 1962, tome 2 n°1. pp. 5-21. 

Développé avec Berta.me